samedi 28 novembre 2020


ANTIBIORÉSISTANCE : LES CONQUÊTE D'ANTABIO, DE DA VOLTERRA, DE NOSOPHARM ET 30 AUTRES BIOTECHS FRANÇAISES

De nouveaux modèles doivent être inventés autour de l’innovation portée par les biotechs qui travaillent sur l’antibiorésistance. En connaissance de cause les payeurs font encore le choix des traitements génériques, le secteur est peu soutenu par les pouvoirs publics et maintenu sous l’eau par les stratégies de vente destinées à éviter les pénuries. La trentaine de PME françaises engagées sur ces thématiques fait toutefois preuve d’une vraie dynamique de créativité tous azimuts.

Florence Séjourné CEO DA VOLTERRA

Nous jouons avec le feu. » En alerte, Marc Lemonnier, CEO d’Antabio, attend, comme l’ensemble des acteurs impliqués dans l’innovation antimicrobienne, des mesures pour faire évoluer un marché encore trop fermé aux nouvelles approches. Au moins 33 PME françaises, créées depuis 2010, sont aujourd’hui impliquées dans la lutte contre l’antibiorésistance. Nosopharm exploite des molécules issues de nématodes. Les produits d’Antabio permettent d’accompagner les antibiotiques. Da Volterra protège le côlon de leurs effets néfastes sur le microbiote… et la liste est encore longue. Les projets et les produits sont donc bien présents mais les hôpitaux se tournent vers les antibiotiques existants depuis plusieurs décennies : des génériques utilisés abondamment pour des considérations de prix et de stock. « Dans les années 80, le phénomène de résistance n’était pas important, et les laboratoires pharmaceutiques ont délaissé le domaine, entraînant une perte de savoir-faire. Encore aujourd’hui, l’antibiorésistance est considérée comme trop marginale dans les pays moteurs pour provoquer un retour de l’investissement », constate Philippe Villain-Guillot, CEO de Nosopharm. En attendant, sans l’émergence de nouveaux antibiotiques, la probabilité de big one s’accroît, couplée avec l’aggravation du problème à l’échelle globale dans les années à venir (voir les chiffres). Sans alternative, les efforts pour contenir les infections résistantes risquent d’être vains.

Un secteur délaissé par les big pharmas

« Lorsque les génériques fonctionnent, bien sûr, il faut les utiliser. Mais lorsqu’ils échouent, les hôpitaux sont contraints de ressortir du tiroir de vieux produits toxiques, comme la colistine. Les nouveaux antibiotiques aux prix plus élevés et mal remboursés ne peuvent pas percer », souligne Marc Lemonnier. Le marché se trouve fermé au niveau des centres de soin, pour des raisons purement budgétaires. Les big pharmas ont ressenti cette tendance, et se sont retirées les unes après les autres. En 2016, AstraZeneca a cédé sa section antibiotique à Pfizer, un des rares grands groupes encore actifs. Deux ans plus tard,  Novartis à son tour a tiré un trait sur ses activités de recherche anti- bactérienne, pour se concentrer sur des programmes de thérapie génique, plus lucratifs. La même année, Sanofi signait avec le laboratoire allemand Evotec pour y transférer sa recherche sur les maladies infectieuses. Malgré l’urgence sanitaire soulignée par l’OMS, la motivation des grands groupes semble très émoussée… n’est-ce qu’une question financière ?

Des biotechs, qui ne possèdent pas la même capacité à se réorienter, ont d’ailleurs déjà fait les frais de ce marché relativement peu dynamique. Melinta, fondée en 2000, a vu l’un de ses produits, la delafloxacine, approuvé par la FDA en 2017. Ses ventes ont été décevantes, avec une baisse de 25 % entre 2018 et 2019. La faillite était inévitable. Le cas de Melinta n’est pas isolé. La biotech californienne Achaogen a déposé le bilan aux mêmes motifs en 2019, après avoir obtenu l’autorisation de la FDA en 2018 pour commercialiser son produit phare dans les infections des voies urinaires.

Se regrouper pour faire bouger les lignes

Après avoir perçu une première tranche de 2,8 M$ en 2017, la Française Antabio a obtenu le mois dernier un second financement de 4,4 M$ auprès de CARB-X. Cette organisation internationale à but non lucratif possède un fonds doté au total de 500 M$, dédié aux projets de recherche précoces dans les infections résistantes. Ce dernier est abondé notamment par un bureau du ministère américain de la Santé (BARDA), la fondation anglaise Wellcome Trust, les gouvernements allemand et britannique, ainsi que la fondation Bill & Melinda Gates. À ce jour, Antabio est le seul acteur français estampillé CARB-X.

Mais pour faire évoluer le marché, les changements ne peuvent pas venir que d’un apport financier, et des opérations de lobbying sont nécessaires. Or, si les grands groupes possèdent les équipes et le savoir-faire, une biotech ne peut le faire seule. « La dynamique reste souvent similaire aux pharmas sur l’innovation, mais nous ne partageons pas leur axe de vente, sur lequel elles sont poussées par les agences réglementaires à maintenir la production d’anciens produits, pour répondre aux risques de pénurie », explique Florence Séjourné. La CEO de Da Volterra a fondé BEAM Alliance en 2015, un réseau dont elle est aujourd’hui la présidente, pour tenter de peser sur des décisions politiques. « L’objectif est d’unir nos forces, pour créer un dialogue avec les différents acteurs de la santé publique mondiale. » Si la France est très présente dans ce consortium, avec une vingtaine de membres, sa dimension européenne semble un minimum requis. « Il faut un mouvement global, et cette envergure nous permet d’entrer en contact avec des organismes mondiaux comme l’OMS. »

De son côté, Nosopharm a adhéré en parallèle à un autre projet européen, GNA-NOW, lui permettant de conclure un accord avec Evotec dans son programme le plus avancé. Dirigé par le groupe industriel allemand, cet organisme est spécialisé contre la résistance aux antimicrobiens chez les bactéries gram-négatives. Une des priorités pointées du doigt par l’OMS.

Un modèle économique à repenser

De solutions peuvent actuellement être envisagées, en commençant par la mise en perspective prix v/s bénéfices. « Les derniers traitements mis en marché coûtent aux alentours de 10 000 $. Difficile de rivaliser dans ce cas avec les prix des génériques. Pour autant, nos médicaments s’attaquent à des infections mortelles, et ils restent loin des prix qui peuvent être appliqués dans d’autres domaines, comme l’oncologie », constate Marc Lemonnier.

Au-delà, la question du coût ne peut régler d’elle-même la problématique majeure du domaine. « Par rapport aux génériques, nos futurs médicaments ne devront pas être utilisés abusivement, et resteront réservés au milieu hospitalier pour les plus critiques, sans se répandre vers le secteur vétérinaire », précise Philippe Villain-Guillot. Pour inciter, au sein même des hôpitaux, à n’utiliser les antibiotiques qu’en cas de nécessité, une solution semble s’imposer pour l’ensemble des acteurs : il faut décorréler les revenus des volumes de ventes. « Un modèle sous forme d’abonnement peut être envisagé et constitue aujourd’hui une des pistes les plus sérieuses. Quoi qu’il en soit, il faut des mesures gouvernementales, comme celles qui ont été prises pour les maladies rares il y a une vingtaine d’années, pour se rendre compte de la valeur sociétale des antibiotiques », juge Marc Lemonnier.

Pour limiter la propagation des résistances, les nouveaux traitements devront également être plus ciblés, en sortant de la vision de rentabilité d’un antibiotique à large spectre, qui était la règle par le passé. En témoigne le projet d’Antabio qui a attiré l’attention de CARB-X. Ce dernier porte sur le traitement des infections à Pseudomonas aeruginosa chez les patients atteints de mucoviscidose. «Cette bactérie est responsable de nombreuses pathologies, qui touchent des populations plus larges. Néanmoins, les patients atteints de mucoviscidose développent des infections pulmonaires sévères, sans réelle solution thérapeutique. De notre côté, leur suivi induit un plan de développement plus simple à maîtriser pour obtenir une preuve de concept, puisque les patients sont accompagnés depuis leur naissance », détaille le CEO d’Antabio, qui ne s’adresse qu’à des besoins non satisfaits.

Des démarches qui émergent

Espérer percer sur un marché coupé de toute innovation semble vain à l’heure actuelle. Malgré tout, de petites lueurs semblent amorcer un changement. Aux États-Unis, un plafond avait été instauré dans les années 80 pour le remboursement des antibiotiques. Cette limite a aujourd’hui des conséquences, puisqu’en cas d’infection résistante, les hôpitaux ne sont pas mieux remboursés. « Un projet de loi est en cours, et vise à rembourser intégralement certains antibiotiques qui ciblent des besoins médicaux majeurs. Si cette loi aboutit, elle aura un impact positif, car elle permettra une compétition loyale avec les génériques », complète Marc Lemonnier. De son côté, le BARDA n’a pas attendu ce projet de loi et finance d’ores et déjà certains antibiotiques, en s’engageant auprès des industriels à en commander une certaine quantité.

En Europe, l’Angleterre et la Suède font figure de proue dans l’ambition d’un nouveau modèle économique, avec la mise en place d’un système de licence pour les hôpitaux. Malgré ces premières initiatives, la route reste encore longue pour parvenir à un modèle pérenne comme le souligne la présidente de BEAM Alliance. « Ces initiatives sont à saluer et vont dans le bon sens, mais il faut des mesures provenant d’organismes européens et mondiaux. Pour relever le défi, tous les systèmes économiques doivent s’en emparer*. »

Conférence Marc Lemonier, Antabio :
 

 

* Lire le Billet Bio « IA contre Superbugs » en page 8.


Auteur


Benjamin Robert