Tribune libre
La Bourse : une histoire d’amour irrationnelle, pléonasme…
Que me vaut cet honneur ? Comment relever ce défi piégeux ?
Invité à rédiger une tribune libre sur mon expérience de la Bourse alors que la performance 2010 d’Hybrigenics est catastrophique (-50 %), mon premier réflexe a été de vouloir décliner poliment la proposition de Biotech finances. La trêve des confiseurs qui s’annonce est propice aux belles histoires, aux contes de Noël qui font rêver, pas aux bilans contrits mais mitigés, explicités en langue de bois.
Et puis, je me suis dit qu’Hybrigenics et la Bourse me font personnellement toujours rêver, et que je ne suis pas le seul puisqu’il y a des acheteurs à notre cours actuel, même s’il s’agit du plus bas historique. Donc, pour tous ceux qui croient en Hybrigenics, voici ma perception de trois ans de Bourse jour pour jour. Elle se résume en une image, une séquence de film plus exactement : la dernière du Dernier métro, de François Truffaut. Gérard Depardieu donne la réplique à Catherine Deneuve sur une scène de théâtre ; il en est amoureux dans la vraie vie, et son texte lui colle littéralement à la peau. J’en reprends les paroles : « Tu es belle, ALHYG… Si belle que te regarder est une souffrance. C’est une joie et une souffrance. »
L’histoire commence le 17 décembre 2007 sur Alternext, et personne ne nous attendait sur le quai… Le cours a tout de suite subi la première secousse baissière liée au déblocage des positions de la Société Générale dès janvier 2008. Puis les coups de boutoir se sont succédé tous les trois à six mois : les subprimes, la faillite de Lehman Brothers, la crise de Dubaï, la crise « grecque », les échecs de biotech en cascade au printemps 2010 (de Nicox, mais aussi d’Antisoma et de Santhera, dont on parle moins mais qui ont été tout aussi retentissants), et maintenant la crise « irlandaise ». Un vrai chemin de croix ? En apparence seulement.
PRICE IS WHAT YOU PAY, VALUE IS WHAT YOU GET
Car entre-temps, nous avons rencontré notre public le 10 juin 2009 avec la cotation en continu après 18 mois d’attente alanguie, au fixing une fois par jour, comme lorsque les soupirants guettaient le passage du facteur dans l’espoir d’une lettre de leur bien-aimée, à l’époque antédiluvienne où les SMS n’existaient pas. Et nous avons vécu une lune de miel qui s’est prolongée jusqu’au bout d’un merveilleux été indien mi-octobre 2009. Ah, quelle extase ce 23 août 2009 à +23 %, avec 6 % du capital échangé ! Mais le quotidien des prises de bénéfice nous a rattrapés. Dans l’ombre, les fonds de capital-risque organisaient leur révérence. On aurait même vu des fonds secondaires, par le cours alléchés, venir voler au secours de la victoire. Heureusement, notre bébé inécalcitol s’est bien développé, et nous avons découvert un oncle en Amérique qui a continué de nous financer.
Le cours a perdu 80 % de sa valeur depuis l’introduction. Telle est la performance boursière, dans sa sécheresse impitoyable. Pourtant, en toute logique, Hybrigenics a forcément plus de valeur maintenant avec un produit, l’inécalcitol, qui a démontré sa tolérance sur plus d’une cinquantaine de patients atteints du cancer de la prostate, et dont la protection industrielle a été renouvelée et renforcée par trois dépôts de brevet en 2009 et 2010, que trois ans auparavant lorsqu’un seul patient venait de commencer son traitement. On perçoit ici la distinction subtile et souvent irrationnelle entre capitalisation boursière et valorisation : « price is what you pay, value is what you get » ; adage qui fonctionne pour des écarts dans les deux sens !
La liquidité quotidienne moyenne d’Hybrigenics sur un an représente désormais environ 0,3 % de rotation du capital par jour. Qui dit liquidité dit volatilité et sortie des fonds historiques sur le marché, en fonction non pas des fondamentaux de l’entreprise mais tout simplement de leur durée de vie ou des appels de fonds de leurs propres bailleurs. Le flottant d’Hybrigenics est passé de 7 % à 45 % en trois ans, ce qui est le but de la Bourse ; cela veut dire que 38 % du capital sont « sortis » en dépit, en déni même, des avancées stratégiques de l’entreprise. Cette transition entre capital-risque pré-IPO et nouvel actionnariat public est certainement le mécanisme que la crise économique a le plus grippé, et qui explique la distorsion de valorisation entre les sociétés privées et publiques.
Au total, près de 11 millions d’euros ont été levés sur le marché en trois ans. Ils ont servi à transformer Hybrigenics, une société créée à partir d’une plate-forme technologique avant la bulle « biotech/ techno » de l’an 2000, en un groupe menant en parallèle un vrai projet thérapeutique en clinique basé sur l’inécalcitol et une activité de services valorisant la technologie initiale dans le cadre d’une filiale. Sans la Bourse, la réussite de cette métamorphose improbable, voire miraculeuse par certains égards, ne serait pas à portée de main. En paraphrasant Churchill : « La Bourse est la pire forme de financement, à l’exception de toutes les autres. »
Rémi Delansorne - CEO d’Hybrigenics
© Bf n°487 du 20/12/2010
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